La baisse des prix de reprise de l’électricité photovoltaïque suscite des inquiétudes. Pour Christophe Ballif, professeur à l’EPFL et conseiller du Centre d’énergies renouvelables du CSEM, elle ne remet pourtant pas en cause la pertinence du solaire : la rentabilité d’une installation se joue désormais sur plusieurs leviers, de l’autoconsommation au stockage en passant par le bon dimensionnement du système.
Le solaire reste rentable, à condition de raisonner plus large
L'essentiel en 3 points :
Dans le débat public, la rentabilité du solaire est souvent résumée à une seule question : combien l’électricité injectée dans le réseau est-elle rachetée ? Pour Christophe Ballif, bien que la baisse des prix de reprise soit regrettable, cette lecture est devenue trop étroite. Alors que les coûts des panneaux ont fortement reculé, que les rendements se sont améliorés et que de nouveaux modèles de consommation émergent, l’intérêt économique d’une installation photovoltaïque doit être apprécié dans son ensemble. À ses yeux, la Suisse a encore une large marge de progression, à condition d’adapter ses outils, ses infrastructures et sa manière de valoriser l’électricité produite localement. Interview.

On parle beaucoup de la baisse des prix de reprise de l’électricité solaire. Est-ce vraiment le facteur déterminant pour juger de la rentabilité d’une installation photovoltaïque aujourd’hui ?
Le prix de reprise constitue bien entendu un signal important, et sa baisse rapide pose un vrai problème. Mais ce n’est pas l’unique critère de rentabilité. Aujourd’hui encore, une installation photovoltaïque conserve tout son intérêt, en particulier lorsqu’elle permet de maximiser l’autoconsommation. C’est là que se trouve un premier levier économique : consommer sa propre électricité, plutôt que l’acheter au prix du réseau, reste très avantageux. La nouvelle législation en vigueur a par ailleurs introduit un prix plancher de rachat pour les petites installations, ce qui contribue à maintenir une certaine visibilité économique. Au-delà de l’autoconsommation, la question du stockage prend aussi une place croissante. Avec la baisse du prix des batteries, il devient plus facile de décaler l’usage de l’électricité solaire et d’en améliorer la valorisation. Il reste néanmoins essentiel de maintenir un soutien cohérent à l’injection, car cette énergie excédentaire peut servir à d’autres usages collectifs à l’échelle du système énergétique suisse, qu’il s’agisse d’alimenter des pompes à chaleur, les voitures électriques ou de contribuer, plus largement, à l’équilibre entre production et consommation, par exemple par l’intermédiaire du pompage-turbinage. De plus le photovoltaïque produit aussi en hiver et assure la sécurité énergétique du pays. La rentabilité d’une installation se mesure donc à l’échelle de tout son usage, et non du seul kilowattheure revendu.
Le coût des panneaux solaires a fortement baissé ces dernières années. Dans quelle mesure cette évolution change-t-elle l’équation économique d’une installation photovoltaïque pour les particuliers ou les entreprises ?
Il y a deux évolutions majeures : le prix des panneaux a chuté de manière spectaculaire ces dernières années et, en parallèle, leur performance a progressé. En quinze ans, le rendement moyen des panneaux est passé d’environ 14% à 22%. Ces deux éléments réduisent mécaniquement le coût de production de chaque kilowattheure solaire, parce qu’à surface égale on produit plus d’électricité, et qu’une bonne partie des coûts d’installation est liée à la surface. Les installateurs parviennent en outre aujourd’hui à acquérir des panneaux à 25 francs le m2 auprès des fabricants chinois, d’où proviennent 90% de nos installations.
Et qu’en est-il des évolutions concernant la production industrielle des panneaux et de leur impact sur la rapidité du retour sur investissement ?
Les progrès industriels ont en effet aussi permis de réduire la quantité de matière nécessaire pour fabriquer les panneaux, ce qui améliore aussi leur bilan environnemental. Aujourd’hui, une installation restitue en moins d’un an l’énergie qui a été nécessaire à sa fabrication. Pour les ménages comme pour les entreprises, cela renforce à la fois la pertinence économique et la cohérence environnementale de l’investissement.
Outre le prix du matériel et de l’installation, quels autres paramètres - subventions, fiscalité - influencent le plus le retour sur investissement d’un projet solaire ?
Plusieurs paramètres entrent en ligne de compte. D’abord, comme évoqué, il existe toujours un prix minimum de rachat, ce qui offre un filet de sécurité. Ensuite, les aides publiques à l’investissement restent importantes, notamment via Pronovo, l’organe mandaté par la Confédération pour soutenir les installations photovoltaïques. À cela s’ajoutent encore des déductions fiscales, même si leur évolution à moyen terme pourrait varier selon les cantons en vue du nouveau cadre légal qui devrait entrer en vigueur dès 2028 pour les propriétaires et les rénovations énergétiques suite à la suppression de l’impôt sur la valeur locative. Enfin, il faut aussi faire jouer la concurrence. Les écarts de prix entre installateurs peuvent être importants, et ils influencent directement le temps de retour sur investissement. Il est donc préférable de comparer plusieurs offres, idéalement auprès de professionnels reconnus par Swissolar. Une autre approche enfin consiste à passer par des coopératives « d’autoinstallation » solaire.
En matière d’installation et de dimensionnement, que conseillez-vous ?
Une fois qu’un chantier est ouvert, chaque kilowatt supplémentaire devient plus intéressant. Les frais fixes - échafaudage, raccordement, déplacement, installation - sont déjà engagés. Dès lors, ajouter des panneaux coûte proportionnellement moins cher. Il vaut ainsi mieux couvrir au maximum la surface disponible, plutôt que de viser un minimum technique ou réglementaire. En résumé, avec une couverture maximale et une bonne négociation avec votre installateur, vos kilowatts supplémentaires de solaire seront très rentables.
Vous pointez par ailleurs un recul des installations photovoltaïques. Comment l’expliquer ?
Ce recul s’explique par une combinaison de signaux contradictoires. D’un côté, les technologies progressent, les coûts baissent et les objectifs climatiques imposent d’accélérer. De l’autre, certains messages envoyés au marché refroidissent les investisseurs, particuliers comme professionnels. Les débats sur la baisse des prix de reprise et les limitations imposées à certains onduleurs nourrissent un doute sur la pertinence d’investir aujourd’hui. Les nouvelles installations solaires en Suisse ont ainsi reculé de l’ordre de 20 à 30% par an récemment. Ce n’est pas encore dramatique, mais cette tendance ne devrait pas s’installer, sous peine de compliquer l’atteinte des objectifs fixés pour les prochaines décennies dans le cadre de notre loi sur l’électricité. Pour rappel, le solaire représente aujourd’hui 14% de l’énergie produite en Suisse, et il nous faudra atteindre 40 à 45% d’ici à 2050 pour tenir nos engagements durables. Et sur la scène mondiale, la résurgence désastreuse et anti-scientifique des énergies fossiles portée par Trump ne va pas non plus dans la bonne direction. Une tendance négative qui s’étend par ailleurs au niveau international avec un lobbying intense mené auprès de toutes les tendances d’extrême droite dans le monde.
Dans un contexte de transition énergétique, comment voyez-vous évoluer à l’avenir les modèles économiques des installations photovoltaïques en Suisse et quels défis persistent ?
L’avenir du photovoltaïque suisse pourrait être de moins en moins strictement individuel. La législation ouvre désormais la voie à des regroupements plus larges, appelés communauté électriques locales ou CEL, permettant de penser la production et la consommation d’électricité au-delà du seul bâtiment. Cela peut passer par plusieurs immeubles, par un quartier ou par une communauté locale de producteurs-consommateurs. L’intérêt est double : mieux utiliser localement l’électricité produite et mieux répartir les profils de consommation, par exemple entre logements, véhicules électriques et pompes à chaleur. Dans ce modèle, le stockage jouera lui aussi un rôle important, mais pas forcément sous une forme strictement individuelle. Cette logique collective pourrait améliorer à la fois l’efficacité économique et la gestion du réseau. Elle ouvre aussi la porte à des modèles tarifaires plus dynamiques, dans lesquels l’électricité pourrait être injectée ou consommée au moment où elle a le plus de valeur. Le grand défi reste toutefois structurel. La Suisse compte un très grand nombre d’acteurs du réseau, et aucun n’a vraiment mis en place les moyens techniques nécessaires pour bien prévoir la production et pour contrôler et écrêter l’injection d’une partie du courant solaire afin d’ajuster l’offre à la demande. Sur ce point, la Suisse a pris du retard, notamment si on la compare à l’Allemagne, où ce type de pilotage existe depuis de nombreuses années. Il est essentiel que les GRD continuent à s’engager pour la transition énergétique et pour l’installation massive du solaire et de sa gestion intelligente. Et finalement, il faut aussi espérer que les citoyens ne cherchent pas forcément l’optimum financier. Installer du solaire est un acte fort, indispensable, responsable pour la sécurité énergétique, pour l’économie et pour le futur de la planète. On peut en outre installer des produits plus esthétiques, développés, et parfois même encore produits, en Suisse.
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