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La numérisation du système énergétique, vers un changement de paradigme

Numérisation secteur énergétique

Pendant des décennies, le système électrique suisse a reposé sur un principe simple : une production centralisée, une consommation relativement prévisible et un pilotage essentiellement descendant. Les ménages consommaient de l’électricité, les centrales la produisaient, et le réseau faisait le lien. Ce modèle est aujourd’hui en pleine évolution, avec un paysage énergétique en profonde mutation. Pour accompagner cette transformation, la numérisation joue un rôle clé.

L'essentiel en 3 points :

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La numérisation est indispensable à la transition énergétique. Elle permet de gérer un système électrique devenu plus complexe, décentralisé et variable, en garantissant sa stabilité et son efficacité.

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Les compteurs intelligents sont une brique centrale du nouveau modèle énergétique. Ces outils permettent à la fois d’optimiser le réseau et de mieux comprendre et adapter les usages.

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La cybersécurité est un enjeu important. Protéger les données et les infrastructures numériques est essentiel pour garantir un système énergétique fiable et souverain.

Le développement des énergies renouvelables, en particulier du solaire, l’essor de l’électromobilité, l’électrification du chauffage ou encore l’apparition de l’autoconsommation transforment en profondeur la manière dont l’électricité est produite, distribuée et consommée. Le système devient plus décentralisé, plus variable et plus interactif. « Il faut avoir conscience que nous sommes passés d’un système reposant sur une cinquantaine de productrices et producteurs et quelques centaines de centrales, relativement simple à coordonner, à une production désormais largement décentralisée, portée par des dizaines de milliers d’actrices et d’acteurs. La numérisation est précisément ce qui permet aujourd’hui d’assurer cette coordination », rappelle Olivier Stössel, responsable des réseaux à l’Association des entreprises électriques suisses (AES). Dans ce contexte, la numérisation n’est pas un luxe technologique : elle devient une condition de fonctionnement. Autrement dit, plus le système énergétique se complexifie, plus il a besoin d’intelligence pour rester stable, fiable et efficace.

Du réseau passif au système intelligent

Ce changement de paradigme tient à une évolution fondamentale : la frontière entre les personnes qui produisent et celles qui consomment l’électricité s’estompe. De plus en plus de gens produisent une partie de leur énergie, la stockent, la partagent ou adaptent leur consommation en fonction de la disponibilité du courant. Ces nouveaux usages offrent un potentiel considérable pour la transition énergétique, mais ils rendent aussi le pilotage du réseau nettement plus exigeant.

Dans un système dominé par les énergies renouvelables, la production n’est plus toujours synchronisée avec la consommation. Le soleil ne brille pas selon les pics de demande, et le vent ne souffle pas sur commande. Pour maintenir l’équilibre du réseau, il devient indispensable de disposer de données précises, fréquentes et exploitables, capables d’alimenter des outils de gestion et de prévision en temps quasi réel. Le numérique agit ici comme un langage commun entre production, consommation et infrastructures.

Les smart meters au cœur du système

Les compteurs intelligents – ou smart meters - constituent en réalité la base technique de ce nouveau système énergétique. En Suisse, la loi sur l’approvisionnement en électricité impose aux entreprises d’électricité d’équiper 80 % des points de mesure des client·e·s d’ici fin 2027 de systèmes de mesure intelligents. Contrairement aux compteurs traditionnels, relevés une ou deux fois par an, les compteurs intelligents mesurent la consommation par intervalles de quinze minutes et transmettent automatiquement ces données. Cette granularité temporelle change la donne. Elle permet d’établir des décomptes plus précis, de mieux comprendre les profils de consommation et d’adapter les usages aux moments où l’électricité est abondante.
Il est important de le souligner : le compteur intelligent ne permet pas de savoir quels appareils sont utilisés dans un ménage. Il mesure une consommation globale, sans identifier les équipements spécifiques.

Des bénéfices systémiques et individuels

À l’échelle du système électrique, cette mesure fine permet une gestion plus efficiente des réseaux. Les gestionnaires disposent d’informations plus fiables pour planifier les infrastructures, intégrer les énergies renouvelables et réduire les pertes. Les excédents de production solaire, par exemple à la mi-journée, peuvent être mieux valorisés en orientant certains usages vers ces périodes.

Pour les clientes et les clients, les bénéfices sont également concrets. L’accès à des données détaillées favorise une meilleure compréhension de sa propre consommation et ouvre la voie à des optimisations, parfois modestes à l’échelle individuelle, mais significatives collectivement. « La consommatrice ou le consommateur final ne doit pas avoir à se soucier de gérer sa consommation énergétique, il faut au contraire le libérer de cette question », souligne Olivier Stössel. « Des systèmes de gestion de l’énergie permettent aujourd’hui de piloter automatiquement les installations d’un bâtiment – panneaux solaires, bornes de recharge, pompes à chaleur – en tenant compte des tarifs dynamiques, afin d’optimiser la consommation et de réduire les coûts. Par exemple, si ma propre production ne suffit pas à recharger mon véhicule électrique, le système va prendre l’énergie du réseau lorsque le tarif est le meilleur. »

Des risques à prendre au sérieux

La numérisation du système énergétique n’est toutefois pas exempte de défis. La cybersécurité et la question de la protection des données figurent en tête des préoccupations. La multiplication des flux d’informations exige des dispositifs de sécurité robustes et une gouvernance claire des données, afin de garantir leur confidentialité et leur usage conforme à la loi. Comme toute infrastructure numérique critique, les systèmes énergétiques doivent être protégés contre les tentatives de piratage.

Pour répondre à ces enjeux, l’AES, en collaboration avec Anapaya, une spin-off de l’ETH, basée à Zürich, a développé le Secure Swiss Utility Network (SSUN), un réseau de communication sécurisé spécifiquement conçu pour les actrices et acteurs du secteur énergétique, sur la base de la technologie SCION. Ce « bouclier numérique » vise à renforcer la protection des échanges de données critiques, en garantissant notamment que celles-ci restent confinées sur le territoire suisse et que les systèmes qui les échangent ne soient plus visibles sur Internet. « Le système SSUN garantit un échange de données sécurisé et assure la souveraineté des données, car tous les points de contrôle se situent en Suisse » explique Olivier Stössel de l’AES. « Il s’agit d’une nouvelle génération de protection, pensée pour répondre aux exigences croissantes en matière de cybersécurité. Le fait que cette technologie SCION soit déjà utilisée par les banques suisses et le secteur de la santé constitue un signal fort en termes de fiabilité ».

Ces enjeux de cybersécurité ne doivent évidemment pas être évités, mais ils doivent également être mis en perspective, puisqu’un système énergétique de plus en plus complexe, piloté sans outils numériques adaptés, exposerait la Suisse à des risques bien plus élevés en matière de stabilité et de sécurité d’approvisionnement. Pour Olivier Stössel, « notre grand devoir est de transiter vers un monde de l’énergie numérisé, sans compromettre notre sécurité d’approvisionnement et en tenant compte des cyber risques. »


« C’est toujours la collectivité qui fait avancer les choses » 

Nadia Keller co-dirige le secrétariat de Women in Power chez Swisspower SA, un réseau qui offre une plateforme aux femmes travaillant dans la branche de l’énergie. Elle est également engagée dans la Fondation PlanetSolar, qui promeut l’énergie solaire, et poursuit un master à l’Université de Neuchâtel consacré aux questions d’innovation, avec un focus sur le changement climatique et la transition énergétique, en mettant l’accent sur les aspects sociaux.

Nadia Keller

Un des aspects qui peut freiner le développement numérique du secteur énergétique, ce sont les gens et leurs comportements, soit l’acceptation sociale. Comment faire adhérer la population aux innovations numériques du secteur énergétique ?

En tant qu’individu, nous avons tendance à évaluer un changement à l’aune des bénéfices personnels que nous pouvons en retirer. Il est donc important de rendre visibles les avantages concrets. Lorsque le gain est compréhensible, l’acceptation devient plus facile. Il a aussi un facteur collectif puissant : le besoin de reconnaissance par ses pairs. Pour que l’innovation fasse sens, il faut que les gens puissent s’y reconnaître, y trouver une forme d’identité, des valeurs communes. Cela suppose de prendre le temps. On ne peut pas brûler les étapes. Embarquer les citoyennes et les citoyens dans un processus d’innovation est un travail de longue haleine. Ayant été conseillère communale durant plusieurs années, j’ai constaté que l’implication de la population fonctionne. Lorsque les gens ne perçoivent plus un projet comme une contrainte imposée d’en haut, mais comme une démarche à laquelle ils peuvent contribuer, ils deviennent cocréateurs de la solution. À l’échelle nationale, c’est plus complexe, mais les communes et les villes ont tout à gagner à impliquer leur population plutôt qu’à annoncer des changements par des communications impersonnelles dans les boîtes aux lettres. En procédant ainsi, on va peut-être moins vite pour introduire le changement, mais pour l’acceptation de la population, c’est plus efficace.

Comment les communes en particulier peuvent-elles accompagner celles et ceux qui sont moins à l’aise avec cette transition ?

Les communes disposent de leviers importants. Elles peuvent proposer un accompagnement au changement : expliquer les démarches, montrer les bons gestes, organiser des séances d’information pour être en contact direct avec la population. Il est aussi essentiel de communiquer régulièrement sur les projets en cours. Et si un gros projet se dessine dans une commune, pourquoi ne pas faire un groupe de travail dédié avec les personnes motivées à s’investir ? Tout ça peut rassurer ceux qui sont moins à l’aise et valoriser les idées issues du terrain. Mais j'insiste, cela demande du temps et des moyens. Or, on sait que le temps, en matière de transition énergétique, on n’en a pas beaucoup. Mais c’est important d’écouter ces personnes moins à l’aise avec la transition, car elles proposent parfois des idées pertinentes que nous n’avons pas eues.

Impliquer, être transparent dans ses actions et ses communications et informer clairement et régulièrement restent, selon moi, les axes clés pour mobiliser. Car finalement, c’est toujours la collectivité qui fait avancer les choses.

Et si on ne numérisait pas ce secteur énergétique, que se passerait-il ?

On aurait un manque de flexibilité et de polyvalence, comme on le connaît aujourd’hui, avec une difficulté, voire une impossibilité d’intégrer les énergies renouvelables dans le système de manière conforme et en les utilisant à leur plein potentiel. Il y aurait énormément de pertes. Nous ne pourrions pas optimiser les systèmes, alors que la population et les besoins énergétiques augmentent. On connaîtrait régulièrement des soucis comme l’hiver passé, avec des risques de pénurie.

À l’inverse, je suis convaincue que la numérisation peut favoriser une innovation en grappe : plus on innovera dans le domaine énergétique, plus cela ouvrira la voie à d’autres solutions. Une seule innovation peut déclencher un effet boule de neige. Mon espoir ? Que ces dynamiques permettent d’orienter l’énergie autrement et d’accélérer la transition plus rapidement qu’on ne l’imagine. 


En tant que source d'information, le blog de Romande Energie offre une diversité d'opinions sur des thèmes énergétiques variés. Rédigés en partie par des indépendants, les articles publiés ne représentent pas nécessairement la position de l'entreprise. Notre objectif consiste à diffuser des informations de natures différentes pour encourager une réflexion approfondie et promouvoir un dialogue ouvert au sein de notre communauté.

Joëlle Loretan
Rédigé par Joëlle Loretan · Rédactrice indépendante

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